Emmanuel Sanou, un chorégraphe africain en Corée du Sud.

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« Pourquoi tu arrêtes un travail qui te ramène de l’argent pour danser alors que ça ne te rapporte rien ? » Quand Emmanuel Sanou, issu d’une famille modeste, a annoncé qu’il n’irait plus aider son oncle à vendre des pagnes sur les marchés de Bobo-Dioulasso afin de se consacrer à sa passion, ça « a chauffé » à la maison.

À l’époque, le jeune Emmanuel avait simplement répondu : « Je ne sais pas moi-même. Mais je sais que j’aime la danse et je pense que ça va m’amener quelque part. » C’était il y a vingt ans, et l’avenir lui a donné raison. Une fois sa carrière lancée, la danse l’a mené partout : en France, en Italie, au Portugal, à Monaco… jusqu’en Corée du Sud.

Aujourd’hui, Emmanuel Sanou nous accueille à « Bon courage », un espace qu’il a ouvert en février à Séoul dans l’arrondissement de Yeongdeungpo. C’est ici qu’il donne désormais ses cours de danse mandingue et monte ses pièces avec les danseurs de sa compagnie Koulé Kan, créée en 2016.

« J’ai choisi le nom Bon courage parce que je pense que c’est le courage qui m’a permis d’avoir cet endroit. Ici, la danse africaine n’est pas trop connue ni trop acceptée. J’essaie vraiment de pousser pour la faire connaître en Corée du Sud. »

 Représenter l’Afrique

La reconnaissance de la danse africaine prend parfois des chemins détournés. En Corée, la musique brésilienne fait de plus en plus d’adeptes. Ses racines africaines amènent ces derniers à être naturellement très réceptifs aux rythmes d’Afrique. Pendant trois ans, Emmanuel Sanou a donné des cours à Escola Alegria, la première école de samba de Séoul.

Une fois par mois, l’école organise des soirées brésiliennes et africaines. Au cours de ces fêtes africaines, Emmanuel et son ami percussionniste Amidou ont proposé des plats de chez eux et ont fait danser l’assistance.

« Les gens qui viennent là-bas disent qu’ils ne retrouvent ce genre d’ambiance nulle part ailleurs en Corée », se réjouit le chorégraphe qui s’est donné pour mission de « représenter l’Afrique, de montrer ce qu’il y a de positif ». Et de tordre le cou aux clichés par la même occasion.

Lorsqu’Emmanuel a commencé à enseigner, certains venaient en classe pour vivre une « expérience ». « Ils voulaient essayer parce que, pour eux, la danse africaine, ce sont les ouga ouga, on ne s’habille pas, c’est primitif », pointe Emmanuel.

Mais ça, c’était avant. Aujourd’hui, certains de ses élèves le suivent depuis quatre ans, car plus qu’une simple activité, ils ont trouvé une famille.  » « Ils me disent que cette danse a quelque chose de spirituel », ajoute le chorégraphe. « Moi, je leur dis que ce n’est pas seulement la danse. L’Afrique a le don d’amener les gens ensemble. On sait comment accepter l’autre : on est tous ensemble. ».

Emmanuel Sanou dans « Degesbe ».© Gogumax

Des débuts compliqués

Emmanuel Sanou est installé ici depuis bientôt sept ans, mais son aventure coréenne aurait très bien pu tourner court, car elle a commencé de la pire manière qui soit. En 2012, le danseur est recruté au Bukina Faso avec neuf autres artistes par l’African Museum of Original Art qui se trouve près de Pocheon, dans la province de Gyeonggi. Dès son arrivée en Corée du Sud, les choses se gâtent pour lui et ses camarades. Ils sont installés dans un logement insalubre et non chauffé.

Aucune des clauses du contrat n’est respectée. Les trois performances par jour prévues passent au double sans explication, leur rémunération est revue à la baisse et n’atteint même pas la moitié du salaire minimum coréen.

Un beau jour, tous les passeports sont confisqués après « la fugue » de plusieurs travailleurs, qui ont préféré devenir des clandestins et travailler dans des usines plutôt que de subir plus longtemps l’exploitation du musée. Au cours de ce récit surréaliste, le chorégraphe doit s’interrompre plusieurs fois, car les mots pour décrire le calvaire qu’il a vécu lui manquent. « On nous traitait comme des animaux », lâche-t-il.

Ce genre d’expérience vous change un homme. De calme et réservé, Emmanuel devient un «  révolutionnaire ». Il sera à l’origine de la mobilisation des salariés. Il est aidé dans ses démarches par So-young, sa petite amie. Quand cette affaire d’esclavage moderne a fini par éclater au grand jour, en 2014, elle a choqué l’opinion publique.

D’autant plus que le directeur de l’African Museum of Original Art n’était autre qu’un député du parti au pouvoir de l’époque. Alors, pourquoi avoir choisi de rester en Corée du Sud après une telle épreuve  ? Pour So-young, mais aussi par militantisme. En échangeant avec le public du musée, Emmanuel Sanou s’est aperçu que beaucoup avaient une vision totalement déformée de l’Afrique. Il a senti qu’il devait témoigner et éveiller les consciences à travers son art.

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« Degesbe » avec Emmanuel Sanou, Ko Kwon-keum et  Park Yong-il.© Chad Park

Des pièces contemporaines engagées

Emmanuel Sanou a été formé à différentes techniques auprès de grandes figures de la danse contemporaine et africaine, comme Salia Sanou et Irène Tassembedo du Burkina Faso ou encore Kettly Noël, d’Haïti. Le premier projet d’envergure auquel il participe est L’Opéra du Sahel, le premier opéra africain, chorégraphié par Germaine Acogny (Sénégal) et Flora Théfaine (Togo). C’était en 2007.

La rédaction

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